top of page
Rechercher

On n'est pas sur des rails. On est sur un voilier de course.

  • Photo du rédacteur: renaudp
    renaudp
  • 29 mars
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Il y a une idée reçue tenace sur les tournages — l'idée que la préparation et l'improvisation sont deux choses opposées.


Que plus on prépare, moins on est libre. Que le plan de tournage est une cage, le storyboard une contrainte, la rigueur l'ennemie de la spontanéité.


C'est une erreur. C'est même exactement l'inverse.


Un voilier de course n'avance pas en ligne droite. Il vire de bord, il ajuste ses voiles, il répond au vent tel qu'il est — pas tel qu'on l'avait prévu. Mais pour virer de bord sans chavirer, il faut que chaque membre de l'équipe connaisse sa place, son rôle, son geste. Il faut que le bateau soit réglé au millimètre. Il faut que la préparation soit si précise, si intégrée, que l'imprévu ne soit pas une menace — juste une information nouvelle à laquelle on répond ensemble, sans hésitation, sans confusion.

C'est exactement comme ça que je conçois un tournage.


Je dessine moi-même les storyboards. Ce n'est pas une habitude du film d'entreprise — la plupart des réalisateurs corporate n'en font pas, ou délèguent à quelqu'un d'autre. Moi je les dessine (comme je peux) parce que c'est dans cet acte-là, dans ce travail lent et manuel, que je construis le film dans ma tête avant qu'il existe. Chaque plan pensé, chaque raccord anticipé, chaque contrainte de lumière ou de décor résolue sur le papier plutôt que dans la panique du plateau. Ce n'est pas une méthode de film d'entreprise. C'est une méthode de publicité broadcast, de long-métrage — les standards de productions qui n'ont pas le droit à l'approximation parce que le temps et l'argent ne pardonnent pas.


Et cette préparation-là libère. Elle libère parce que quand tout est pensé, quand l'équipe sait exactement où elle en est et où elle va, on peut se permettre de dévier. On peut accueillir la surprise sans la subir.

Sur le tournage de Touche pas à mon foot, nous tournions quasiment exclusivement en extérieur. La météo était un risque réel — nous avions anticipé. Un plan B avait été préparé dans les vestiaires : certaines scènes pouvaient s'y dérouler, les espaces avaient été repérés et préparés en amont, au cas où. La pluie est arrivée. Nous avions déjà la réponse. Pas d'improvisation chaotique, pas de journée perdue, pas de panique — juste l'exécution sereine d'une option qu'on avait pris le soin d'imaginer avant d'en avoir besoin.


C'est ça, la liberté sur un plateau. Pas l'absence de plan. La multiplicité des plans.


Mon équipe, je la recrute avec soin. Je cherche des gens sur qui je peux compter à cent pour cent — et qui peuvent compter sur moi à cent pour cent. Des gens qui s'impliquent artistiquement quand c'est nécessaire, dont le travail est valorisé, qui ont le temps de bien faire et un retour constant de ma part sur ce qu'ils font. Je respecte leurs besoins logistiques parce que je sais que quelqu'un qui est mal installé, fatigué, ou qui se sent invisible ne peut pas donner le meilleur de lui-même. Et sur un tournage, le meilleur de chacun n'est pas un luxe — c'est la condition de tout le reste.


Cette hyper-compétence collective, cette confiance mutuelle absolue, c'est ce qui rend possible le « virer de bord » sans naufrage. C'est ce qui permet d'accueillir l'imprévu — une lumière inattendue, un moment volé, une météo capricieuse — comme une opportunité plutôt que comme une catastrophe. Parce que la structure tient. Parce que chacun sait ce qu'il fait. Parce que la préparation a été si précise que l'improvisation devient une forme de liberté, et non plus une forme de désordre.


Les rails, c'est rassurant. On sait où on va, on ne risque pas de tomber. Mais on ne peut aller que là où les rails mènent.


Le voilier de course, c'est autre chose. C'est plus exigeant, c'est plus risqué, ça demande une équipe d'un autre niveau. Mais ça peut aller partout où le vent vous emmène. Et parfois, c'est là — exactement là où on n'avait pas prévu d'aller — que se trouve le meilleur plan du film.




ps: Les histoires, ça se raconte. Mais ça se construit d'abord. Si vous voulez voir comment je fais, c'est ici.

 
 
 

Commentaires


bottom of page